Chacun de nous a deux parents, quatre grands-­parents, huit arrière-grands-parents, et ainsi de suite. Le nombre de nos ancêtres double à chaque fois que nous remontons d'une génération dans notre arbre généalogique. En poursuivant ce raisonnement, si nous remontions de trente-six générations, le nombre de nos ancêtres serait de 2[36], soit 70 milliards de per­sonnes : puisque vingt-cinq ans séparent en moyenne une génération de la suivante, remonter de trente-six générations équivaut aà remonter le temps d'environ neuf cents ans, soit jusque vers l'an 1100. Si nous remontions jusqu'a l'an 0, au moment de la nais­sance du Christ, le nombre de nos ancêtres devrait être en théorie d'un million de milliards de milliards (10[24]). Si vous pensez que ces nombres sont incroya­blement grands, vous aurez raison, car ils sont bien plus élevés que le nombre total (50 milliards) d'indi­vidus à avoir jamais vécu sur Terre depuis l'aube de l'humanité. A l'évidence, ces chiffres nous disent que chacun de nous ne peut posséder un arbre généalo­gique totalement distinct de celui des autres. Sinon, nous courons le risque de surpeupler le globe de per­sonnes qui n'ont jamais existé ! A un moment donné dans le passé, nos lignées généalogiques ne peuvent que se rencontrer et s'unir.
Ainsi, en remontant assez loin dans le temps, nous devenons tous des cousins éloignés. Nous pouvons tous nous targuer d'être de lointains parents de Thomas Jefferson (auteur de la Déclaration d'indé­pendance americaine en 1776), de l'empereur Char­lemagne au IXe siecle, de Joseph et Marie en l'an 0 ou du Bouddha en l'an 500 avant notre ère. En fait, si nous remontons assez loin, et puisque la popula­tion humaine décroît de plus en plus en amont, la conclusion inévitable est que tous les individus présents sur Terre aujourd'hui descendent d'un ancêtre commun. Cette conclusion extraordinaire est confir­mée par les anthropologues quand ils nous disent qu'en effet nous descendrions tous d'une lointaine ancêtre vivant dans la savane africaine il y a quelques millions d'années et qu'ils ont baptisée Lucy, d'apres la chanson des Beatles "Lucy in the sky with diamonds".
Plus étonnant encore : le décodage du génome de l'homme et d'autres espèces vivantes nous révèle que cette convergence d'arbres généalogiques en un seul arbre ne concerne pas seulement celui-la, mais également toutes celles-ci. Par exemple, nous parta­geons 99,5 % de nos gènes avec les chimpanzés. Ce qui implique que nous descendons d'un ancêtre commun et que, si nous pouvions retracer l'arbre généalogique des chimpanzés assez loin, nous ver­rions qu'il se confondrait inévitablement avec le notre à une periode reculée du passé. Ce qui est vrai pour les chimpanzés l'est aussi pour tous les autres orga­nismes vivants, des dauphins qui batifolent dans l'océan aux rossignols qui nous charment de leurs chants, aux cigales qui nous bercent durant les nuits d'été, aux grands chênes qui bordent la route, aux champignons qui tapissent le sol des forêts, aux roses qui nous enivrent de leur parfum délicat, etc. Que les organismes vivants soient des hommes, des animaux ou des plantes, les branches séparées de leurs arbres généalogiques se recoupent et se rejoi­gnent inévitablement, tôt ou tard, pour ne plus for­mer qu'un seul et unique arbre - celui de la vie.
Partez de n'importe quelle branche de l'arbre de la vie. En allant de branche en branche, de ramifi­cation en ramification, toujours vous trouverez un chemin qui vous ramenera au tronc central. II y a environ 500 millions d'années, mon ancêtre était un poisson. Remontons le temps d'encore un milliard et demi d'années : mes aïeux étaient des bacteries. Nous descendons tous, en fait, d'un seul et même organisme, une cellule primitive datant d'environ 3,8 milliards d'années. La vie a surgi dans ce très lointain passé d'un seul et unique événement.

Trinh Xuan Thuan, Origines - la nostalgie des commencements