030616

L’Observation de soi, par Gérard Tiry

Lorsque les activités extérieures stimulent nos sens, que se passe-t-il au niveau de ces derniers ? Prenons l’exemple de la vision : si je suis en présence d’une rose rouge, il existe une certaine activité au niveau de la rose qui donne naissance à des ondes ou particules qui atteignent l’œil et y décomposent une substance qui donne la sensation de rouge.

Les théories de la vision sont du type photochimique, les ondes ou particules sont décomposées par une substance photosensible située dans l’œil ; de sorte que le rouge se forme dans la rétine mais n’existe pas dans la nature. La rétine est le lieu où se transforme l’énergie vibratoire des photons lumineux, qui ne pourraient être perçus directement, en énergie électrique, langage du système nerveux ; elle remplit une fonction d’appareil transducteur, dispositif dont le rôle consiste à transformer une information ou un signal d’une catégorie en une information ou un signal d’une autre catégorie. La notion de couleur est donc purement subjective et il n’existe aucun équivalent physique en dehors de la fréquence des ondes électromagnétiques.

L’oreille distingue des vibrations sur une échelle d’environ 9 octaves, soit de 30 à 20.000 vibrations par seconde. Elle remplit également la fonction d’un organe transducteur. En effet, la hauteur d’un son, caractérisée par une note, n’a d’autre équivalent physique que la fréquence d’une onde de compression se propageant dans un milieu. Cette onde de compression ne deviendra bruit que si elle est traduite par un système auditif présent. Il n’existe donc pas de bruit dans la nature, et en particulier, pour reprendre un exemple connu, lorsqu’un arbre tombe dans une forêt où il n’y a personne.

 L’odorat et le toucher sont dus au rôle transducteur de récepteurs cutanés.

Par conséquent, les sens transforment une forme d’énergie qui se trouve dans la nature et qui ne peut être directement appréhendée par l’homme en une autre forme qui sera utilisée par l’organisme, l’énergie électrique qui circule dans le système nerveux.

La seconde raison pour laquelle nos sensations ne nous donnent pas une copie conforme de ce qui nous entoure est la suivante : nos sensations représentent un premier niveau d’abstraction. Les organes des sens sont très limités et ne captent qu’une partie infime des messages. Nous avons évoqué la multitude de systèmes récepteurs que l’homme a inventé pour transformer des stimulations directement irrecevables par les sens, en source d’information ; à l’aide d’instruments de plus en plus perfectionnés, l’homme découvre constamment de nouvelles activités ; mais ceux-ci sont encore bien faibles. Il est impossible de concevoir le nombre d’activités que renferme la pièce où nous sommes.

Si nos sens nous rendaient une image du monde tel qu’il est, ce serait extrêmement curieux et très impressionnant, nous verrions des milliards de « particules » mues par une énergie, sans distinguer des objets, qui ne sont en définitive que des représentations mentales. 

Notre vie spirituelle est donc nourrie par nos sensations, nous réalisons mieux l’importance de celles-ci en prenant conscience qu’elles sont également sentiments. Un aspect de la réponse que le stimulus provoque chez nous est l’émotion, parfois appelée sentiment. Il est facile, quoique nous y prêtions souvent peu d’attention, d’observer l’aspect émotionnel de la sensation. Il n’est pas possible de regarder un coucher de soleil par un soir calme sans se rendre compte que la sensation est également émotion. Le fait est plus facile à observer lorsque l’agent extérieur est violent, par exemple : un bruit soudain ; mais il se manifeste aussi de façon plus subtile, c’est alors qu’on le nomme sentiment : lorsque deux personnes se rencontrent pour la première fois, il existe, avant que la réaction ne soit troublée par une intervention de l’intellect, sous forme par exemple, de considérations sur le temps, l’indication d’affinités ou de répulsions instinctives. Le premier contact avec un événement inhabituel est riche de sensations-sentiments facilement observables : entrer seul dans un restaurant, y chercher une place etc… Les sensations-sentiments sont le meilleur contact que nous puissions établir avec l’événement.

Nous venons d’examiner rapidement le plan non-mental où se manifeste l’essence de l’individu et à travers celle-ci sa compréhension, nous allons maintenant observer les manifestations du plan mental où se développe la personnalité à travers les connaissances.

Le plan mental est le plan de la mémoire, notre cerveau est une sorte de bibliothèque où tout est enregistré, classé, etc… Le cerveau, par exemple, classe suivant des ensembles, comme le bibliothécaire classe d’un côté les romans et de l’autre les livres d’histoire et, parmi les livres d’histoire, établit une distinction suivant les époques ou les civilisations. Le cerveau crée également des structures que l’on peut définir comme un ensemble de relations dans un ensemble d’objets. Cette notion de structure qui met en relation plusieurs dimensions dans la connaissance, constitue la création mentale la plus évoluée.

Il est intéressant pour bien comprendre le rôle du mental, d’examiner le phénomène de l’objectivation. Nous avons vu que les sens étaient des organes récepteurs, ils ne se projettent pas vers l’extérieur, c’est au contraire le monde extérieur qui vient « frapper » à leur porte. Il n’est pas inutile de rappeler cette réalité, car nous avons des façons de nous exprimer pour le moins curieuses puisque nous parlons de : « jeter un coup d’œil », ce qui ne signifie rien, aucune substance ne sortant de l’œil de l’individu pour aller capter au loin, l’événement. Nous parlons également de « tendre l’oreille », c’est une expression assez curieuse ; si nous tentons de faire jouer les muscles de l’oreille, nous ne pouvons espérer qu’un résultat médiocre. Nous parlons aussi de « toucher » un objet, alors que nous sommes touchés par celui-ci : ce sont en effet les activités chimiques au niveau de l’objet qui impressionnent notre organe du toucher. Par conséquent, lorsque nous faisons attention au monde extérieur ce ne peut être qu’en nous. Nous sommes enfermés dans notre monde subjectif et nous ne pouvons prendre connaissance du monde extérieur qu’à travers nos sensations-sentiments ; la compréhension ne peut donc apparaître qu’à la suite d’un effort d’intériorisation, il s’agit là d’une expérience qui n’a aucun rapport avec la connaissance intellectuelle.

Si nous devons admettre que nous vivons dans un monde subjectif, il est cependant intéressant de comprendre comment et pourquoi nous objectivons ; comment nous vient la certitude que ce qui se manifeste intérieurement soit extérieur à nous. Lorsque je vous vois, je vous ressens intérieurement mais je vous vois extérieurs à moi. Comment se fait-il, par conséquent, que mes sensations soient rejetées à l’extérieur et que partant d’expériences subjectives, j’en arrive à objectiver un monde extérieur. C’est là un phénomène qui a toujours un peu étonné les philosophes. L’explication la plus honnête me semble être la suivante : les très jeunes enfants vivent un monde intérieur, la conscience à cet âge est globale, elle est vécue extatiquement, les activités sont ressenties comme internes aussi bien dans leur origine que dans leurs manifestations. Il semble que la distinction entre un monde intérieur et un monde extérieur s’établisse à la suite d’insatisfactions telles que : les contacts douloureux, le froid, la faim, etc… C’est à partir de ces expériences que le mental objective un monde extérieur. Il s’agit là, en quelque sorte, d’un processus de rejet, l’être déplace une partie de lui-même en l’extériorisant ; il déplace souvent même la totalité.

L’une des manifestations les plus étonnantes de cette distinction entre le moi et le non-moi est celle qui nous permet de traiter notre corps, siège de nos sensations-sentiments, comme un objet extérieur. Nous pouvons parler de notre main, de notre jambe, en les considérant comme des objets étrangers comme des concepts alors qu’ils se trouvent à l’intérieur d’une peau qui devrait constituer la séparation entre le monde intérieur et le monde extérieur.

Suivant des lois qui lui sont propres, le cerveau décode les activités neuro-électriques qui lui sont transmises en partant des sens, par le système nerveux, il groupe ces activités en unités simples relativement constantes, représentant des éléments maniables d’information, ce qui permet de considérer qu’un objet est une hypothèse mentale.

Dans la perspective de l’observation de soi, nous voyons où git le problème : nous sommes divisés. Il existe ce monde intérieur qui est celui de la compréhension et nous objectivons un monde extérieur qui est notre création et qui ne peut être considéré indépendamment de nous. Lorsque nous parlons de perception unifiée ou de compréhension unifiée ; il s’agit bien de la réunification de la personne qui a été séparée en deux et l’observation est obligatoirement une observation intérieure.

Le mental est un outil merveilleux qui nous joue des tours parce que nous l’utilisons en dépit du bon sens. Lorsque nous condamnons, interprétons, évaluons, nous sommes dans un état comparatif dans lequel la situation présente fait jaillir de notre mémoire un schéma, antérieur, autrement dit, une idée préconçue.

Quoique les événements ne soient jamais identiques, nous recherchons toujours les ressemblances, jamais les différences ; nous avons des modèles de connaissance qui nous empêchent d’apprendre. Nous exprimons cet état comparatif en disant que nous sommes « affreusement déçus » ou « heureusement surpris », incapables que nous sommes de nous débarrasser de nos préoccupations.

En fait, nous utilisons notre mémoire par paresse, pour éviter de vivre le moment présent. Notre mental est incapable d’aborder l’événement sans son bagage d’idées préconçues. L’observation ne consiste pas à les nier, à tenter de les éviter, mais à en prendre conscience ; chacun de nous a son style propre d’idées préconçues par lesquelles il est prêt à juger à tout moment la situation présente. Nous n’irions pas au théâtre si nous ne pensions que la pièce est « intéressante » si nous n’avions pas un schéma de ce qui nous attend ; de tout ce que nous entreprenons, nous escomptons un résultat.

En fait, notre cerveau est trop rapide, il accapare l’événement extérieur sans nous laisser le temps d’en prendre le goût à travers nos sensations-sentiments. Comme il est agi par la mémoire et que celle-ci intervient par automatisme, notre pensée est automatique, comme il se nourrit d’abstractions très pauvres, notre pensée est pauvre. Il ne faut pas oublier, en effet, que la mémoire opère une abstraction sur les sensations et que son registre est étroit, nous possédons peu d’images par rapport à la foule des événements que nous avons vécus depuis notre naissance.

Le phénomène de la mémoire permet au mental d’effectuer une autre opération importante : celle de créer le temps, en d’autres termes de créer l’histoire, c’est-à-dire d’établir un lien logique entre des événements vécus et des événements futurs tels qu’ils sont imaginés. Nous sommes là encore divisés, il s’agit avec la création du temps d’un autre aspect de l’éparpillement de notre individu ; si une réunification doit intervenir, ce sera dans le vécu du moment présent.

 A ce niveau de notre recherche, il est très important de comprendre comment nous pouvons être présents : alors que notre mental vit dans le temps, seul notre corps est ancré dans le présent, il ne vit pas avec ses cellules d’hier, ni celles qui doivent apparaître demain mais avec celles qui sont « ici-maintenant » ; il vit un éternel présent. Nous ne pouvons, par conséquent être présent spirituellement, qu’à travers la sensation de notre corps. Lorsque nous ne vivons pas la sensation de notre corps, nous pouvons être certains d’être pris par un état mental ; par contre, lorsque cette sensation est présente, nous sommes situés dans l’espace et le temps : ici-maintenant. Cette sensation du corps est en fait une présence aux sensations-sentiments qui s’y manifestent ; seule l’expérience peut nous la révéler ; Montaigne parlant du contact avec son intériorité écrivait : « moi, je me goûte ».

Nous pouvons dire que ceci est une causerie, nous en avons entendu des centaines au cours de notre vie. En fait, le moment que nous vivons « ici-maintenant » est unique, non pas parce que c’est moi qui m’exprime ce soir. Depuis le début de cette causerie nous n’avons vécu que des moments uniques. Étant suffisamment attentifs à nos sensations-sentiments nous pouvons avoir pris conscience que leur qualité était différente à chaque instant, que nous sommes branchés sur un monde qui n’est pas statique mais où le mouvement est la règle. Sentez-vous à quel point nous sommes statiques et lourds, comme nous manquons d’agilité pour chevaucher ce mouvement de la vie ? J’emploie ce terme « causerie » qui est tellement général, en fait, ce mot apparaît bien pauvre en regard de l’événement que nous avons vécu, événement qui est d’une richesse inépuisable.

 Il est trop tard pour parler du monde verbal. Sachons observer cependant que le monde mental est entièrement soumis au monde verbal : nous ne pensons qu’avec des mots. Observez-le chez vous ; lorsque vous êtes seuls vous vous parlez avec des mots ; lorsque vous faites des projets, c’est avec des mots ; lorsque vous rêvez c’est encore avec des mots. Nos idées préconçues, ce sont des séries de mots enchaînés les uns aux autres. Chaque langage est une certaine façon de penser, nous sommes tous conditionnés par le langage de notre enfance. Or, les mots sont des symboles, c’est-à-dire qu’ils sont mis à la place des choses, ils ont un contenu émotif et imaginatif qui leur est propre, qui ne correspond pas forcément aux événements qu’ils suggèrent, de sorte que les émotions et les images que les mots déclenchent en nous ne sont pas identiques à celles qui sont déclenchées par les événements vécus correspondants.

La pensée occidentale repose sur l’objectivation, comment pouvons-nous vivre cette pensée et rester conscients de ses limites ? Je pense que la conscience à ce niveau existe si nous parvenons à diviser notre attention, c’est-à-dire, à ne pas nous identifier à notre mental et à nos constructions : objectiver tout en conservant la conscience d’objectiver.

Les scientifiques émettent des théories, c’est-à-dire qu’ils structurent le monde suivant la structure de leur cerveau, cependant ils savent parfaitement que leurs théories ne sont que des théories et il reste en arrière-plan un observateur conscient de leur relativité. Cette division de l’attention me semble s’apparenter à l’humour. Bachelard écrivait : « On ne peut objectiver sans ironiser ».

Mais notre but ultime n’est-il pas de rechercher la réunification de l’être ? Je voudrais pour illustrer ce but vous raconter en quelques mots la parabole suivante extraite de la littérature orientale : Un fiacre circule dans la ville de façon désordonnée, la voiture, heurte les trottoirs et s’abime, les chevaux se bousculent et le coche, va de taverne en taverne, s’enivrant. Vous avez compris que voiture signifie le corps, les chevaux, les émotions et le cocher, mental. Mais le Maître arrive, il donne des ordres et indique direction, aussitôt le cocher reprend son siège et ajuste les rênes les chevaux retrouvent leur place et avec une force tranquille mettent en mouvement la voiture. Il en est de même chez nous, lorsque le maître est là, la conscience est unifiée, ce qui chez nous est dissocié est de nouveau associé.

 

Gérard TIRY

Revue Être Libre. Numéro 249, Octobre-Décembre 1971
source : revue 3e Millénaire

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010516

Une brève histoire de temps

Le passé, le futur, en fait, c'est une vue mentale. C'est l'interprétation du changement de forme. Au niveau mental, c'est parfait, il n'y a rien à dire. Mais quand on regarde à quoi ça correspond, en matière d'expérience vivante, ça n'a plus de sens. Parce qu'en fait, l'expérience vivante est toujours là. On ne fait pas l'expérience de la disparition de l'expérience vivante. Tout se vit. On est en train de voir, la vision, ça se vit ; le fait de parler, ça se vit ; ça c'est l'expérience vivante. J'appelle aussi ça le vécu direct ; ça ne cesse jamais et c'est toujours du direct, ça ne peut pas être différé, ça peut pas être hier ; le fait de vivre, c'est toujours maintenant. Ce fait de vivre ne s'arrête jamais ; même la nuit quand on sombre dans le sommeil profond, on ne fait pas l'expérience d'un arrêt de cette expérience vivante, ça va s'endormir, il n'y aura pas de mémoire, mais le vécu ne s'arrête pas, c'est seulement un arrêt de toutes les perceptions. C'est au sein de cette expérience vivante que la temporalité n'existe pas. Parce qu'encore une fois, on ne fait pas l'expérience viante hier et on ne fait pas l'expérience direct demain. C'est cette expérience directe en fait qui est si importante. (...) Quoi qu'il se passe il n'y a qu'elle. Quand on pense, on fait l'expérience de la couleur d'elle même qui est la pensée. Quand on se souvient du passé, on fait l'expérience directe d'une pensée qui parle de passé, et croire à cette histoire là génère des sensations, des sentiments, des émotions qui deviennent également une couleur d'expérience vivante immédiate. C'est toujours maintenant.

Dayana

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300416

L'autre

Ce qu'on appelle l'autre, c'est l'idée mentale de l'expérience qui se vit. Par exemple, le mental va dire : il y a Brigitte et Dayana, il y a moi et toi. Je vais dire ce qui se passe là, avec "je", mais rends-toi compte que tu peux dire exactement la même chose avec chaque phrase que je vais dire. A cet instant présent le mental dit : Je suis en train de parler et Brigitte écoute. En fait, qu'est-ce qui se passe vraiment ? Je suis en train d'expérimenter un champs visuel avec une forme qui s'appelle Brigitte, je suis en train d'expérimenter quelque chose qui s'appelle de la parole, qui est sonore, avec la compréhension intellectuelle, je suis en train de vivre ce que le mental appelle Brigitte qui écoute et je suis en train de vivre ce que le mental appelle Dayana qui parle ; cette expérience là, elle est une. Je ne fait pas l'expérience d'un toi séparé qui expérime autre chose qu'un moi séparé expérimenterait ; il y a une seul expérience qui se vit, là. Une seule, mais comme avec des points de vue différents qui ne concernent que la forme. Mais le vivant de l'expérience, il est UN.Le fait de vivre, peu importe la point de vue, il est unique.

 

Dayana

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280316

A la recherche du réel

Entretien avec Bernard d’Espagnat, physicien français
Par Jean Staune

Qu’est-ce qui vous a amené à la physique ?

Dès mon adolescence, j’ai été intéressé par les problèmes philosophiques. Je voulais comprendre le monde. Mais pour cela il ne suffisait pas d’étudier ce que les Anciens pouvait dire à son sujet. C’est pourquoi, ayant étudié à la fois les mathématiques et la philosophie, je me suis ensuite orienté vers la Physique. Après Polytechnique, je suis parti étudier avec Fermi à Chicago, puis avec Bohr à Copenhague, avant de devenir le premier physicien théoricien en poste au CERN à Genève, en 1954.

Votre vision du monde vous a-t-elle été donnée par vos recherches ?

Pas totalement. J’avais, comme tout le monde, une vision de départ. Mais j’étais soucieux de la mettre à l’épreuve des données objectives. Elle n’était pas mécaniciste mais si j’avais découvert que le mécanicisme était une bonne vision des choses, j’aurais totalement abandonné ma vision première. Car, en tant que scientifique, si l’évolution des connaissances dément mes conceptions, je suis prêt à les abandonner. Mais c’est le contraire qui s’est produit. Si, bien sûr, mes recherches ont fait évoluer la vision dont il s’agit, pour l’essentiel elles l’ont renforcée, en complétant la perception quelque peu intuitive des choses qui était la mienne à l’origine.

Vous êtes d’une génération qui a participé à une évolution importante dans cette direction...

Oui, à l’époque la pression en faveur du mécanicisme était plus forte qu’aujourd’hui, tout spécialement dans les milieux scientifiques ; plus exactement elle était moins contrebalancée qu’aujourd’hui par des pressions en sens inverse.

Parmi les découvertes qui ont contribué à renforcer cette vision non mécaniste du monde, qu’est-ce qui vous paraît le plus important ?

Je regardais récemment une émission de télévision nous présentant les atomes comme ayant un noyau avec des petites billes rouges et noires (les neutrons et les protons) et avec des électrons qui tournent autour. C’était très joli, très facile à comprendre... mais complètement faux ! C’est cela l’apport essentiel de la physique quantique : les constituants fondamentaux des objets ne sont plus des objets ; on assiste à une déchosification de la matière.

Ainsi la vision des fondements de la matière, actuellement répandue dans notre société, est fausse ?

Oui. Je m’insurge contre ce fait que, non seulement des vulgarisateurs, mais aussi des collègues, propagent des idées qu’ils savent fausses. On reprochait aux prêtres du Moyen Age de propager l’obscurantisme en affirmant que l’enfer est en bas et le ciel en haut. Mais ce que disent ces gens est à peu près aussi faux. Ainsi une certaine vulgarisation propage de nos jours une sorte « d’obscurantisme scientifique ». Parfois ils me disent « Tu comprends, c’est une première approximation. » Mais c’est comme dire aux gens que le Soleil est plus petit que la Terre et qu’il tourne autour d’elle et que cela constitue une bonne approximation de l’astronomie moderne.

En ce qui vous concerne, vous postulez donc un « réalisme non-physique » ?

Ah non ! Ce n’est pas un postulat, c’est une démonstration ! Ou enfin, presque. Pour être tout à fait exact, il y a bien un postulat à l’origine de ma démarche : c’est qu’il existe une réalité indépendante de nous et que cela a un sens de parler d’une telle réalité. J’ai des arguments en faveur d’une telle idée, mais on ne peut véritablement la démontrer ; certains soutiennent, à l’inverse, le « solipsisme collectif « (seuls nos esprits existent). C’est pourquoi je dis qu’il y a là un postulat.

Par contre, le reste s’inspire, on pourrait même presque dire découle des principes de la physique quantique. Les énoncés de la physique classique sont à « objectivité forte ». Une proposition comme « deux corps s’attirent en fonction de leur masse et du carré de leur distance » est objective au sens fort, elle ne dépend pas de nous. En physique quantique les énoncés sont de la forme « on » a fait ceci et « on » a observé cela. Ainsi le « on », l’observateur humain, fait partie de l’énoncé. Il s’agit d’un énoncé à objectivité faible. Or malgré certaines tentatives, il semble impossible d’éviter de tels énoncés quand on veut décrire les fondements de la matière. Voilà pourquoi on n’a pas accès au réel en soi, lorsqu’on effectue une démarche scientifique, mais au réel empirique, voilà pourquoi le réel véritable est au-delà de la physique, au-delà des perceptions que nous pouvons avoir, au-delà des mesures que nous pouvons faire avec les instruments les plus perfectionnés existant ou pouvant être réalisés dans le futur.

Les électrons, neutrons, protons ne sont pas des petites billes. Mais alors comment peut-on se représenter un atome ?

Il faut savoir se passer de représentation ! Mais, rassurez-vous, des allégories peuvent nous y aider. Par exemple celle de l’arc-en-ciel.

L’arc-en-ciel ?

Oui, imaginez toute l’humanité rassemblée sur une petite île au milieu d’un fleuve. S’ils voient un arc-en-ciel, les hommes seront alors persuadés qu’il est aussi réel que l’Arc de Triomphe, qu’il prend appui sur le sol. Mais s’ils peuvent sortir de l’île, ils verront que, quand ils se déplacent, l’arc-en-ciel se déplace aussi ! Ainsi l’arc-en-ciel existe de façon indépendante de nous (il est lié à l’existence de la lumière et des gouttes d’eau), mais certaines de ses propriétés (sa position, par exemple) dépendent de nous ! Il en est de même pour l’atome : ce n’est pas un rêve, une illusion, mais à lui tout seul ce n’est pas un objet, car une partie de ses propriétés dépendent de nous, les observateurs humains ! Ce n’est donc pas un objet « en soi ».

Un autre aspect important de la physique, c’est la non-séparabilité...

Oui ! bien sûr. C’est très important car c’est la première fois que l’on peut montrer scientifiquement que la proposition « Le tout est plus que la somme des parties » n’est pas un voeu pieux. Dans le langage courant, on pourrait dire que, dans les expériences qui ont montré la validité de cette notion de non-séparabilité, deux particules restent reliées par un lien étrange qui ne dépend ni de l’espace ni du temps. Comme le formalisme quantique l’avait prévu, toute action exercée sur l’une se répercute instantanément sur l’autre, quelle que soit la distance qui les sépare. Et cela, même s’il est vrai que cette non-séparabilité n’est pas exploitable pour l’action.

Peut-on dire que la non-séparabilité soit une caractéristique du réel véritable ?

Il faut être prudent. Lorsque l’on dit que le réel véritable n’est pas accessible à la physique, on ne peut pas dire que par des expériences de physique on a prouvé quelque chose concernant ce réel ! On peut faire une démonstration en « creux ». On peut dire que toute tentative de décrire le réel en soi comme quelque chose de séparable est vouée à l’échec !

Vous ne pouvez pas nous en dire plus sur la non-séparabilité ?

J’ai dit ce que j’avais le droit de dire. Maintenant, les développements de la physique moderne nous ouvrent beaucoup de portes... Mais le fait qu’une chose soit possible ne signifie pas qu’elle soit vraie. Néanmoins, on peut faire des conjectures...

Peut-on résumer cela en disant que les connaissances scientifiques que vous avez acquises vont dans le sens de certaines appréhensions intuitives de la réalité ultime que vous avez ressenties mais qu’il est impossible de transmettre par des mots ?

Oui, c’est cela. J’ajouterai que je crois que beaucoup de gens, la majorité des gens, sont comme moi, ou pourraient être comme moi. Mais c’est une chose sur laquelle on fait le silence, un silence total. Les gens n’osent même pas réaliser qu’ils ont ce genre de possibilité en eux, parce que ce n’est pas conforme à ce qu’on nous dit de penser, à ce qu’on voit à la télévision, ce n’est pas à la mode ! Il y a, je crois, dans la plupart des hommes et des femmes cette espèce de ressource-là, qui est tue, cachée. Peut-être cela aiderait-il un certain nombre d’entre eux à exister plus pleinement s’ils la découvraient en eux-mêmes. C’est pour cela que je me sens en désaccord avec la civilisation actuelle, parce qu’il y a eu une époque où ce genre de choses était moins rejeté dans les ténèbres extérieures que ce ne l’est maintenant.

Quels arguments avez-vous pour affirmer que cette dimension qu’il y a dans l’homme n’est pas illusoire, mais répond bien à un « appel de l’Etre » ?

Là aussi j’ai des arguments indirects. Des arguments contre la vision opposée, celle qui consiste à dire : « ce n’est pas sérieux de parler d’appel de l’Etre à l’homme, parce que nous savons bien que l’éducation, l’affectivité, la psychanalyse, peuvent expliquer cela : que pourrait-il y avoir d’autre à l’origine de cela, que notre cerveau, qui n’est qu’une machine composée d’atomes, d’électrons et de quarks ? ». Mais une telle vision suppose l’existence en soi, indépendante de nos aptitudes sensorielles et conceptuelles, de justement ces atomes, électrons et quarks... Or nous savons que cette conception-là, n’est pas compatible avec la vision que la physique quantique nous donne de la matière.

Pensez-vous que la diffusion d’une telle vision puisse être positive pour la société ?

Sans aller jusqu’aux valeurs, je crois que cela peut nous donner une échelle d’importance pour nos actes. Nous avons tous besoin d’exister. Alors il est évident que pour ceux dont les besoins vitaux ne sont pas satisfaits, nos considérations ne seront pas d’un grand secours. Mais comment existe-t-on dans notre société occidentale où ces besoins sont remplis pour la très grande majorité de la population ? En acquérant du pouvoir, de l’argent, ou les deux. Ainsi les actes de bien de nos concitoyens sont dirigés dans ce seul but. Ils se lancent dans l’action pure, l’action pour l’action.

Je pense ainsi que quand nous avons compris ce que nous venons de dire, il en découle qu’il y a d’autres façons d’exister, et donc on peut orienter sa vie autrement. Bien que je ne me sente pas une âme de cénobite, je crois qu’il faut prendre en compte la manière d’exister que nous enseignent les moines (et pas seulement les moines chrétiens), car elle se situe aux antipodes des tendances actuelles. Notre société serait un petit peu meilleure si une grande partie des gens avaient un peu de moine en eux.

On pourrait vous objecter qu’il y avait déjà des civilisations qui avaient une vision non matérialiste, et qui pourtant n’ont pas été très charitables.

Bien sûr, mais c’est parce qu’il leur manquait quelque chose de fondamental : le sens critique. C’est pour cela que les gens s’entretuaient pour des détails. J’ai ici un texte de Grégoire de Tours qui décrit des batailles sanglantes entre gens qui n’étaient pas d’accord... sur la date de Pâques ! Les conflits entre religions sont dûs à l’absence de sens critique ! Et ils sont d’autant plus absurdes, qu’il y a dans toutes les religions des théologiens pour dire que Dieu est indicible, donc indescriptible... et que ces gens se tuent parce que chacun veut décrire Dieu à sa manière !!

Or la Science donne le sens critique. C’est pourquoi il faut que chacun, à défaut de faire de la Science, ait une bonne connaissance des fondements de la méthode scientifique. Dans la situation quelque peu morose qui est la nôtre, il y a là un véritable espoir : voir surgir une société qui aurait à la fois une aspiration à une intimité avec l’Etre et un sens critique largement développé. Une telle société représenterait un réel progrès par rapport aux situations antérieures.

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310116

^^

"La culpabilité, c'est une émotion

moyenâgeuse qui a macéré

dans l'eau bénite."

Betty

 

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300116

La création du monde

La réalité, c'est que tout ce dont vous faites l'expérience est unique et créé à travail cet appareil corps/mental particulier. Ce mur bleu est votre mur bleu, et personne d'autre ne peut connaître cela de la façon dont vous le connaissez. Tout ce qui se manifeste à votre conscience, ici même, en cet instant précis, est votre création, et en fait, rien d'autre n'existe en dehors de cela. Ceci est tout ce qu'il y a pour vous... cette pièce, ces gens, ma voix... Toute idée à propos de votre maison, d'autres relations, etc, n'est pour vous simplement que cela, une idée, ni plus ni moins. C'est un scénario imaginé qui peut toujours éveiller en vous des sentiments, et ces derniers sont aussi ce qui est, tel que c'est, ici même, en cet instant précis. Or, tandis que vous quittez la pièce, une autre réalité faisant suite à celle-ci semble se créer à travers ce corps/mental... et cela continue ainsi... où que vous vous rendiez et qui que vous rencontriez. Voyez-vous, à chaque fois c'est une rencontre nouvelle, une création neuve. Mais votre esprit veut rendre tout ça prévisible et rassurant, et donc la plus grande partie de ce que vous pensez voir, vous l'imaginez déjà connu. La rue où vous vivez, le bureau, la petite amie... vous pensez les connaître et ça semble rendre tout cela rassurant. Cela peut aussi le rendre bien fade en ôtant tout le sel et le merveilleux qui accompagne le fait d'être en vie. Immanquablement en tout cas c'est la porte ouverte à tous les jugements que l'esprit accumule dans le dessein de proroger la grande illusion de notre existence en tant qu'individus séparés, plongés dans la saga d'une vie chargée de sens. Alors qu'il ne s'agit en fait que d'une exquise et brillante métaphore qui ne fait jamais qu'inviter le rêveur à s'éveiller.

Tony Parsons "Ce qui est"

11_07_parsons

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301215

Bernard Harmand parle de son éveil

Bernard, comment ça s'est finit pour toi ? Comment ça s'est passé ? Est-ce qu'il est possible de décrire cet ultime moment ?

A aucun moment je n'ai envisagé que c'était pour moi ce dont on parle là, la réalisation. Un jour où je lisais Nisargadatta, que j'avais lu on va dire cinquante fois auparavant, il y a eu un déclic qui a fait que... C'est pas vrai, c'est pour moi ? Moi aussi je pourrais ?! Donc, ce n'est pas qu'une compréhension. Il y a une part de compréhension, puis ça se transforme en un déclic qui va plus loin que tout ça en fin de compte.

Qui va plus loin que quoi ? De l'idée, du mental ?

C'est une prise de conscience. Des prises de conscience, tu en fais toute la journée, mais celle-là est plus forte. Comme si j'ai pris un éclair. L'instant de réalisation, c'est pareil : tu es foudroyé. Alors celui qui me dit que ce n'est pas un événement ?! Faut qu'il voit...

Foudroyé, comme si la conscience est en train de réaliser, de comprendre - mais le mental n'est pas là, ça change tout. Il n'interprète pas dans cet instant là. Je décris un instant qui va vite, au ralenti... - la conscience est en train de réaliser comment les choses sont vraiment, sans l'interprétation. Imagine, ça n'arrive pas souvent ! Là, la conscience, comme le dit si bien Nisargadatta, est toujours conscience de quelque chose, et quand elle n'est pas consciente de quelque chose, il n'y a plus de conscience. C'est l'êtreté tout court.
Conscience du monde, avec toi dedans, la vie particulière, et tu vois que tu es là-bas. A l'instant où c'est compris, ta compréhension est dissoute. Il n'y a plus de contenu dans la conscience ; ça se transforme en êtreté, et tu es foudroyé.Qui es foudroyé ? Tu verras bien.
Plaff, ça fait ça ! C'est ça la réalisation. C'est un événement extraordinaire ! C'est un feu d'artifice. C'est le volcan qui pète en fin de compte...

Quand on voit ce qu'on est, on n'a pas envie de changer quelque chose, mais on a envie de témoigner de ce qu'on a vécu et dire que c'est évidemment pour tout le monde, sans l'idée qu'on en a. Quoi de plus simple que ça ? On est là définitivement.

C'est tellement fort que... les mots ne suffisent pas en fait.

Bernard Harmand : "La recherche du bonheur"
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241115

Parabole

La salle aux mille miroirs

Il y avait une fois, dans un temple, une salle aux mille miroirs. Il se trouva qu'un jour un chien s'égara dans ce temple et qu'il pénétra dans cette salle. Soudain, confronté à mille images reflétées, il grogna et aboya à l'adresse de ses prétendus ennemis. Ceux-ci lui montrèrent mille fois les dents et aboyèrent en retour. Ce qui le rendit encore plus enragé. Cela le conduisit finalement à un tel état d'épuisement qu'il en mourut.
Un certain temps passa, puis un autre chien vint s'égarer dans cette salle aux mille miroirs. Comme le premier, ce chien se vit mille fois entouré de ses semblables. Il remua gentiment la queue et mille chiens manifestèrent leur joie en retour. Il quitta le temple rasséréné et ragaillardi.

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181115

Poème

 

 Dans la lîlâ des mondes infinis,

Je tisse des liens

Entre les fils de moi-même

Pour la seule joie

de me reconnaître

Dans le regard de ceux qui s'aiment.

 

Yvan Amar

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161115

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tendresse-animale-diana

J'ai décidé d'opter pour l'amour.
la violence est un fardeau trop lourd à porter.

Martin Luther King Jr

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